Extraits de recensions

 

Art et société

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Et l'ouvrage se termine sur des réflexions parallèles et inverses quant à la dialectique de synthèse et d'analyse dont vivent les civilisations. L'auteur constate à cet égard que la nôtre est singulièrement privée de ferment synthétique. Le diagnostique est valable et lucide, mais, outre les résonnances éthiques que l'on peut attendre, il n'est suivi d'aucune indication de remède ou de médication. Est-ce pudeur, parti pris de silence, hésitation ? Gilbert Boss, finalement, ne "légifère" pas comme il semblait l'annoncer d'entrée de jeu.

En tout cas, il nous aura amenés, avec lui, à réfléchir sur les conditions, probables et difficiles, d'un nouvel équilibre de civilisation.

P. Somville, Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 1977/3, p. 328

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Ce livre original examine des questions qu'on hésite à se poser aujourd'hui, devant le foisonnement des manifestations et des expressions artistiques de tous ordres : qu'en est-il de l'art actuel ? Est-il possible d'en saisir le sens malgré son étonnante diversité ? Recèle-t-il encore une forme de vérité ? Là où la plupart de nos contemporains ne voient qu'incohérence et décadence, G. Boss décèle, sous l'éclatement des phénomènes artistiques, une nouvelle loi, un autre ordre organisateur, une cohérence sous l'incohérence : L'être est structure, l'être a quitté son lieu ancien, la substance, pour se perdre dans l'infini réseau des structures de ce monde, pour se retirer dans la diversité réglée des relations. Cette loi culturelle est l'esprit de notre temps : la simplicité du monde ancien a fait place à la complexité des temps nouveaux.

Daniel Schulthess, Revue de Théologie et de Philosophie, 1978/3, p. 315

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L'enseignement de Spinoza

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This elegant little volume presented by its sub title as "commentaire du Court Traité" is a clear and fluid account of Spinoza's work, read by the author in Ch. Appuhn's translation and analytically worked through, chapter by chapter (apart from the two dialogues and the appendix) offering the reader numerous quotations with apt references to the paragraphs commented on.

(...)

It remains to be said that G. Boss deserves credit for having directed the attention of scholars and general readers by his commentary on a work of Spinoza which over the last half century has perhaps been neglected and misunderstood.

Filippo Mignini, Studia Spinozana, 1985, p. 403-407

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Un très bon chapitre sur les rapports de la formule "verum index sui" et la thèse classique de l'adéquation de l'idée avec la chose. Très bon commentaire de la critique spinoziste du libre arbitre et de la vraie liberté, "esclavage de Dieu", participation du sage à la puissance de Dieu par la connaissance vraie. C'est pourquoi elle est liée à l'éternité de l'âme, unie à Dieu. C'est ainsi que se trouve bien dégagé l'intellectualisme de Spinoza. Liberté signifie souveraineté de l'entendement qui est en même temps union à Dieu par des "chaînes aimables".

Livre clair, honnête et intéressant qui a l'avantage de ne jamais expliquer directement le Court traité par l'Éthique. On regrette seulement l'absence de considérations historiques.

Sylvain Zac, Revue de Métaphysique et de Morale, 1986/2, p. 249

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La différence des philosophies

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L'objet de l'important ouvrage de M. Gilbert Boss, La différence des philosophies, Hume et Spinoza, est, tout au contraire, de penser concrètement comme réelle cette diversité des doctrines. Mais on ne peut comprendre la différence des philosophies qu'à condition d'entrer dans cette différence elle-même. Loin de comparer les philosophies en en parlant, ou encore d'élaborer une "philosophie de la différence des philosophies", il s'agit donc de laisser se manifester la différence de deux philosophies, de "pénétrer simultanément" dans chacune d'elles à partir de l'autre et de faire ressortir concrètement dans leurs différences les vérités absolues que l'une comme l'autre prétend poser comme siennes. Il faut pour cela faire apparaître comme son "mode de constitution" le mode de communication de chaque philosophie, le "développement rationnel et discursif" par lequel elle existe pour toutes les autres.

(...)

L'immense travail de réinterprétation de chaque thèse qu'exigeait sur chaque thème cette confrontation appellerait un compte rendu détaillé. Mais il faut se borner ici à deux points particulièrement remarquables : d'abord l'une et l'autre philosophie nous est restituée dans toute sa vie et sa profondeur propre, et d'autre part le lecteur est constamment pris lui-même dans un dialogue auquel il participe malgré la distance qu'ouvre l'admiration croissante pour ces grandes doctrines.

(...)

Reconnaître l'existence de l'autre, entre philosophes, c'est reconnaître sa vérité ; or nous avons affaire ici - ce n'est pas un hasard - à deux penseurs célèbres pour conduire par des chemins différents à la tolérance, mais cela au nom de vérités philosophiques exclusives l'une de l'autre. L'essentiel de cette recherche réside toutefois dans la méthode propre à ressaisir ces différences concrètes : si ce n'est la différence en elle-même, du moins la différence telle que le tiers philosophe la peut pénétrer : ainsi le problème demeure. Dans toutes ces figures du concret, point de solutions, point de conclusion, mais ce "dialogue infini" qu'ouvre M. Boss au terme de son ouvrage, le dialogue qu'implique l'infinité de chacune des pensées opposées qui ont élaboré des théories différentes des multiples expressions de l'absolu. Ce dialogue nous persuade que "la grandeur d'une philosophie est dans son aptitude à provoquer cette conversion du regard et à faire retrouver toute la vie humaine dans la certitude, ou, ce qui revient au même, à susciter la vertu ou la contemplation." (p. 1007).

Daniel Christoff, Revue de Théologie et de Philosophie, 1983/4, p. 415-417

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Ce livre est d'un extrême intérêt, tant par la richesse de son contenu que par l'originalité de la démarche dont il relève. Cette démarche trouve sa justification dans un axiome que l'A. pose au départ : toute philosophie digne de ce nom est vraie ; ce qui revient à dire que seules sont dignes de ce nom les philosophies capables de subir victorieusement l'épreuve de la vérité. Mais cela ne signifie pas que tous les philosophes authentiques aient au fond dit la même chose, ni non plus que leurs systèmes respectifs puissent s'interpréter comme autant de moments d'un même progrès. Cela signifie que la vérité n'est pas une, mais plurielle : il y a plusieurs vérités philosophiques, qui sont différentes les unes des autres sans pour autant se contredire mutuellement, et cela n'a rien d'absurde, dans la mesure même où l'autosuffisance de chacune d'elles leur interdit tout affrontement sur un terrain vraiment commun. (...)

Impossible de résumer ici les multiples péripéties, rebondissements, renversements, etc..., qui scandent le déroulement de cette véritable expérience philosophique où l'A. nous guide avec une grande habileté (il sait manier le suspense) et une connaissance très précise et généralement très exacte des deux doctrines.

Alexandre Matheron, Archives de Philosophie, 1984/4, p. 20-21

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La structure dialogale détermine l'ordre et l'organisation de cette étude comparative, qui englobe à peu près tous les domaines des systèmes de Spinoza et de Hume : la théorie de la connaissance au sens le plus large de l'époque, théorie des passions et affections, morale, politique, droit, théologie et religion. En fait, ce dialogue ne débouchera ni sur l'identification des deux systèmes, ni sur la réfutation de l'un par l'autre, ni sur la découverte d'une contradiction entre eux. Mais, de même qu'il n'y a pas de confrontation dialogale sans terrain commun d'écoute et d'objection réciproque, de même les différences des pensées n'apparaissent que si elles sont comparables. Et c'est l'effort pour dégager cette commensurabilité, plus que la détermination générale des différences, qui constitue l'une des caractéristiques les plus originales de cet ouvrage.

Richard Glauser, Studia Philosophica, 1984, p. 236

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So this is really a study of Spinoza's general philosophical commitments, as these emerge qualified and restated from the Humean critique. Despite the author's lengthy introduction providing a general unifying schema, I found it quite difficult to trace the threads of unity through the thousand odd pages following. This turns out to be all for the good. In fact, the individual chapters can be read quite profitably as stand-alone essays on particular problem areas. So reading them means that the reader hesitant to accept Boss' analysis of reconciliation in one essay need not carry these qualms into another ; for indeed there are many bright and finely woven pieces in the larger tapestry which the author weaves.

(...)

I have suggested that many readers will want to approach this study in a piecemeal fashion. The analytic table of contents which follows the extensive section of textual references makes such an approach easy. While I am hesitant to suggest that the study as a whole lives up to its promise, it may be a case of the whole being less than the sum of its parts. I find myself returning frequently to individual essay-chapters. Boss has much to teach us about both Hume and Spinoza. Perhaps it is best taken in smaller doses.

L.C. Rice, Studia Spinozana, 1985, p. 442-445

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D'où le parti pris méthodologique qui commande tout l'ouvrage : confronter les philosophies de Spinoza et de Hume, de leur ontologie à leur éthique, en passant par leur théorie de la connaissance, de telle sorte que s'établisse une espèce de dialogue où s'affrontent, pour chaque thème, les thèses et les arguments réciproques. Disons immédiatement que, dans cet exercice qui réclame une parfaite connaissance des textes et des doctrines, doublée d'une certaine aptitude à la composition dramatique, G. Boss manifeste une maîtrise confondante. Après avoir évoqué, au début de l'ouvrage, les oppositions généralement reconnues entre Spinoza et Hume, il développe, sur plus de 900 pages, une suite de "critiques" croisées, et jamais définitivement triomphantes, entre l'empiriste et le rationaliste, le sceptique et le tenant d'une "science intuitive". Ce faisant, dans la mouvance des changements incessants du point de vue imposés par le passage des formulations de l'un à celles de l'autre, les "différences" manifestes au départ s'estompent. Puis on constate, dans un second temps, que d'autres différences réapparaissent, et même que "les deux philosophies s'opposent le plus là où elles se ressemblent le plus" (p. 382).

(...)

Abandonnant ces brèves remarques, nous dirons pour conclure que, au total, l'ouvrage présente un triple intérêt : du point de vue particulier des études spinozistes et humiennes ; du point de vue plus large d'un débat entre le rationalisme et le scepticisme ; du point de vue très général de la problématique des expressions vraies de ce qui est - ce dernier point soulevant lui-même aussi bien le problème de l'objet et de la possibilité de la philosophie proprement dite que celui d'une "philosophie des philosophies". Par la richesse des données qu'il apporte dans chacun de ces domaines et par les interrogations qu'il y fait naître, G. Boss a réalisé là un travail vraiment remarquable.

Robert Sasso, Les Études Philosophiques, 1990/1, p. 115-117

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La mort du Léviathan

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Ce petit livre présente un double intérêt. Il propose un exposé succinct des pensées de deux philosophes politiques, Hobbes et Rawls, qu'il situe respectivement à l'origine et à la fin de la tradition moderne de la théorie du contrat social. Il défend en outre une thèse méritant discussion, celle de l'agonie contemporaine du Léviathan.

(...)

Les chapitres 2 et 3 exposent avec clarté et sérieux les deux théories où cette notion de contrat joue un rôle central. Le texte s'attache à mettre en évidence la structure et les articulations logiques des deux thèses, soulignant implicitement la rationalité proprement moderne sur laquelle toutes deux reposent, la raison humaine à laquelle il est fait appel étant chaque fois conçue comme la capacité de calculer des conséquences et des risques comparés, mise en honneur par Hobbes. Les divergences apparaissent aussi, qui seront réexaminées systématiquement dans le chapitre 4 consacré à la confrontation.

Danielle Lories, Revue Philosophique de Louvain, 1986/3, p. 388

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Von der Sache her interessant sind die im Schlusskapitel aufgeworfenen Fragen nach dem Stellenwert von Hobbes' Staatskonzept im Horizont zweier aktueller Problemkomplexe politischer Philosophie. Der erste betrifft das Problem des Weltfriedens, wozu Hobbes' Ansatz jede Lösung zu verunmöglichen scheint : Eine Verdoppelung der Vertragskonstruktion zur Errichtung eines Staats über den Staaten würde die Souveränität aufspalten und damit aushöhlen (132f.) ; und ein blosses Bündnissystem ohne oberste Durchsetzungsgewalt (134) bliebe ohne "Selbstgarantie" (142). So scheint Sicherheit nur "jenseits des alten Leviathan" möglich (145) : Ein Paradigmenwechsel drängt sich der politischen Theorie auf - "der Friede ist ein zweites Mal zu erfinden" (141) ; die "einzige Überlebenschance besteht in der Auflösung der Nationen zugunsten einer Weltrepublik" (154).

Emil Angehrn, "Ortsbestimmungen des Politischen", Philosophische Rundschau, 1990/1-2, p.16-17

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Les machines à penser

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Il fallait un philosophe doublé d'un praticien expert de l'informatique pour nous offrir cette réflexion sur la place de l'ordinateur dans notre culture, ses risques culturels, économiques et sociaux, ses avantages aussi ; une réflexion qui refuse les lamentations, trop fréquentes aujourd'hui, sur la mort de la culture consécutive à l'apparition des petits écrans aussi bien que l'exaltation béate du progrès dernier cri. G. Boss, spécialiste bien connu de philosophie politique (Spinoza, Hobbes, Hume, Mill, Rawls) et professeur à l'université de Neuchâtel, analyse d'abord les effets socio-économiques de cette révolution technologique d'importance sans doute égale à la révolution néolithique ou industrielle en leur temps, en mettant l'accent sur trois aspects : la numération des gens, le rapport du travail et du loisir, les outils de la démocratie, et en posant à chaque fois, sur le plan concret comme sur celui de l'analyse théorique des effets masqués, le problème de la défense et de la promotion individuelle. Si l'on peut certainement discuter les solutions qu'il propose parfois, par exemple concernant le problème de la répartition des biens, au moins lui reconnaîtra-t-on le mérite de les avoir posées.

Jacqueline Lagrée, Archives de Philosophie, 1989/2, p. 298

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De la liberté

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L'évidence de l'individu s'impose trop aisément. Mais c'est une évidence, l'histoire nous l'apprend, fort ordinairement occultée et pour laquelle il faut combattre. On n'en finit pas de la rappeler comme un droit. Quoi qu'on en fasse, l'essai de Mill mérite d'être relu. Car le sujet est bon. Et la justesse du ton, le soin de la pensée, la qualité de l'écriture de l'ouvrage, de cet ouvrage raisonnable dans lequel Mill voyait son plus grand accomplissement, force l'attention et l'intérêt.

Michel Malherbe, Archives de Philosophie, 1989/4, p. 674

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Contrainte, nécessité, choix

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Das Buch, das sich als eine vergleichende Betrachtung ("une étude comparative", p. 86) versteht, gibt in erster Linie eine Typologie zweier Philosophien, die sich in der Gemeinsamkeit des Rationalismus fundamental unterscheiden. Yakira arbeitet die Differenz in aller Entschiedenheit und wünschenswerter Klarheit heraus. Dies deutlich gemacht zu haben, ist ein Verdienst des Buches; die Sage vom Kryptospinozisten Leibniz wird endgültig verabschiedet. Es ist die Theorie des Kontingenten, die Leibniz gegen Spinoza einbringt, die die Differenz setzt. Aber Leibniz erscheint in der Darstellung Yakiras primär nicht als ein Kritiker, der Schwächen der Theorie Spinozas zu beseitigen sucht, sondern als ein anderer Theoretiker, der eine andere Ontologie hat. Es sind zwei Theorien, grundlegend verschieden, aber jede in sich kohärent.

Wolfgang Bartuschat, Studia Spinozana, 1990, p. 363-368

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Le livre d'Elhanan Yakira s'inscrit dans un courant actuellement bien vivant de l'historiographie philosophique de langue française : celui de l'analyse comparative de systèmes philosophiques menée moins du point de vue des influences historiques que pour rendre compte des divergences irréductibles qui procèdent soit de principes fondamentaux différents, soit de modes d'argumentation différents à partir de principes communs interprétés différemment.

(...)

Les analyses les plus intéressantes et les plus fines du livre sont celles, me semble-t-il, qui portent sur la logique, les mathématiques et la pensée de la vie. E. Yakira sait remarquablement faire servir les analyses ou les concepts de la logique moderne pour éclairer l'interaction entre logique et ontologie ou élucider les perspectives mathématiques (intuitionnisme constructiviste de Spinoza, conceptualisme de Leibniz) chez les deux auteurs. Le chapitre VIII sur la pensée de la vie est aussi tout à fait passionnant en ce qu'il montre combien c'est la même conception (architectonique et hiérarchisée chez Leibniz, immanentiste et impliquant une homogénéité des plans du réel chez Spinoza) qui fonctionne tant dans la pensée de la vie (ou plutôt de l'individu vivant) que dans la conception et la construction mêmes du système philosophique.

Jacqueline Lagrée, Archives de Philosophie, 1990, p. 26-28

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Comme le montre E. Yakira, tout oppose donc Leibniz et Spinoza, dont l'affrontement ici ressaisi à travers l'exercice difficile de la comparaison, permet de réfléchir sur le sens de la liberté et ses ultimes conséquences métaphysiques.

Bertrand Vergely, Revue de Synthèse, 1992, p. 193-194

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Introduction aux techniques de la philosophie

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L'auteur se propose, à l'usage des étudiants en philosophie, de leur fournir un guide pour l'analyse des notions, essayant ainsi la constitution d'une méthodologie permettant de découvrir l'objet et la méthode du discours philosophique. Est visée l'approche d'une démarche qui permette de déduire de la nature de la philosophie sa manière de procéder.

(...)

Ce livre vise avant tout un but pratique. Il a toutes les qualités de clarté nécessaires pour l'atteindre. On ne peut que le conseiller aux étudiants en philosophie.

Michel Adam, Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 1990/4, p. 723-724

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A côté des études spécialisées, la lecture de ce livre fut pour nous comme une "fontaine de jouvence"... Dans la première partie (Philosophie et analyse) est reprise cette question maintes fois posée : qu'est-ce que la philosophie ? (...) L'approche de G. Boss est, comme toute pratique philosophique, une approche engagée. Elle implique un choix qu'il s'agit d'assumer avec lucidité. Ce choix consiste ici à procéder de manière inductive. Ainsi plutôt que de nous présenter une méthode universelle, il envisage la philosophie dans une application concrète, en l'occurence l'idée de justice (deuxième partie). (...)

Ce livre, écrit dans un langage clair, permettra à tout un chacun de (re)connaître l'utilité de la pratique philosophique. Que celle-ci n'est pas une activité surannée, il en fournit une bien vivante démonstration. Et par là, il nous indique qu'il est toujours requis aujourd'hui d'apprendre à philosopher, c'est-à-dire à raisonner correctement.

Geneviève Warland, Revue Philosophique de Louvain, 1991, p. 19-20

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Puisque la circularité entre le type de philosophie et la technique d'analyse est incontournable, on aurait tort de penser que ce livre ne s'adresse qu'aux personnes s'inscrivant dans le champ philosophique de l'auteur. Au contraire, il s'agit d'une introduction à l'aspect technique de la philosophie qui permet d'ouvrir la discussion entre les différents courants relativement à la dimension technique de notre discipline.

Georges A. Legault, Philosophiques, 1993, p. 206-207

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La Québécie

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Sollicitée pour écrire un compte rendu du roman de Francine Lachance à l'occasion de sa réédition, je me suis assez vite retrouvée perplexe. Un texte a commencé à s'inscrire sur l'écran de mon ordinateur, tandis qu'un autre essayait au même moment de lui prendre la place. Entendons-nous bien, il ne s'agissait pas de deux lectures opposées, irréductibles l'une à l'autre, qui eussent rivalisé entre elles pour conquérir mon choix, mais de deux façons qui me semblaient se répondre tout en ne vivant pas tout à fait les choses de la même manière, comme si je m'étais mise à lire en utilisant mon œil droit et mon œil gauche successivement, sans qu'il s'y glissât aucune symbolique d'ordre politique. Quelques phrases de La Québécie me revinrent alors en mémoire, prouvant qu'il est impossible de s'intéresser à ce livre sans être plus que touché par la philosophie qui l'imprègne :

« On dit qu’un discours est objectif quand il suffit d’apporter l’objet pour que tous puissent remarquer sa correspondance avec la description. C’est objectif quand tout le monde voit la même chose. Autant dire que, dans ce cas, non seulement l’objet est le même, mais l’œil aussi est identique. Or les Québéciens avaient deux yeux, et personne n’avait les mêmes que son voisin. (…)

Je vois bien que tu as deux yeux aussi… et qu’ils vivent tous les deux. »

(...)

Utopie? Évidemment, mais pourquoi s’en priver ? L’esprit de la Québécie, née d’un foisonnement de discussions et de critiques, est fait d’audace et de sens de l’aventure. Marie-Sylvie découvre grâce à sa rencontre avec un ancien juge vivant dans un lieu perdu au fond des forêts qu’il est entièrement contenu dans l’acceptation partielle du hasard, dans la volonté de refuser « l’illusion de soumettre à la raison ce qui la dépasse ». Ainsi, par exemple, apprend-elle, les Québéciens avaient recours au sort à la dernière étape du choix de leur président. (Voilà qui laisse rêveur après les dernières élections présidentielles aux USA n’est-il pas vrai ?)

(…)

On peut donc voir que la société québécienne a repensé tous les domaines de la vie des Hommes, même si son exploration par Marie-Sylvie, ou ce qu’il en reste après l’agression des virus ennemis et les retouches de son père, ne nous dit pas tout loin s’en faut. Une des dernières notes de la romancière en herbe donne par exemple à penser qu’elle a retrouvé une médiathèque québécienne secrète. Mais l’histoire se termine sans qu’on en sache davantage sur la musique qu’affectionnaient et que créaient les Québéciens. Ou plutôt, forcément, les musiques. A nous de les imaginer… Car si on a, comme le roman nous le donne à croire, assassiné notre initiatrice, elle a eu le temps de nous passer son flambeau. Libre à nous d’en faire ce que nous voulons si nous avons eu le bonheur d’y trouver quelque étincelle.

Annie Préaux, Réseaux, Revue Interdisciplinaire de Philosophie Morale et Politique, no 91-93, 2001, p. 287-290

 

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Esquisses de dialogues philosophiques

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Ce dialogue entre les philosophies, entamé dans le grand livre sur Hume et Spinoza, a pour fonction de dégager la puissance de vérité présente en chaque philosophie par leur affrontement intellectuel tenace, mais sans issue sceptique.

Jacqueline Lagrée, Archives de Philosophie, 1995/4, p. 50

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C'est donc comme si l'histoire de la philosophie se déroulait simultanément sur deux plans : l'un est défini par la manière dont se déroule le discours manifeste de chaque philosophe, avec ses critères internes de cohérence qui lui confèrent la plénitude visible de son sens ; l'autre consiste dans cet espace dialogique qui projette tous les discours des philosophes à l'extérieur d'eux-mêmes en les soumettant à l'épreuve d'une discussion qui creuse en eux l'écart de leur "différence". Accéder à ce second niveau de lecture, c'est se refuser à aborder les thèses défendues par les auteurs de manière frontale, comme si leur exposition se suffisait à elle-même, et au contraire c'est les considérer de manière biaisée, à travers l'image plus ou moins déformée ou conforme qu'en réfléchit leur mise en dialogue, qui force à les voir autrement, comme si elles devaient être représentées dans un autre langage que celui dans lequel elles ont été produites à l'origine : alors leur économie interne paraît bouleversée ; les points sur lesquels les doctrines sont censées s'opposer devenus secondaires, ces oppositions elles-mêmes s'estompent, et l'attention se dirige vers d'autres éléments de leur argumentation, relançant ainsi la dynamique de leur débat (...).

Risquons pour finir deux rapprochements apparemment incongrus qui devraient permettre de souligner, en la mettant elle-même en dialogue, l'originalité de la méthode très particulière de lecture des philosophes pratiquée par G. Boss. En esquissant, mais sans s'y arrêter, à titre expérimental en quelque sorte, les figures paradoxales d'un Descartes bergsonien, d'un Spinoza humien, d'un Hume cartésien, il semble appliquer la méthode de l'anachronisme délibéré et des attributions erronées évoquée par Borges en conclusion de l'une de ses fictions théoriques : "Cette technique peuple d'aventures les oeuvres les plus paisibles. Attribuer l'Imitation de Jésus-Christ à Louis-Ferdinand Céline ou à James Joyce, n'est-ce pas renouveler suffisamment les minces conseils spirituels de cet ouvrage ?" D'autre part, en dessinant une série d'esquisses, dont chacune plonge sur l'abîme d'un discours interminable et inachevé qui serait celui de la philosophie elle-même, où chaque philosophe dialogue avec tous les autres et, par leur intermédiaire, avec soi, G. Boss est engagé dans une entreprise qui fait penser à celle de Malarmé recueillant les fragments du Livre infini où se noue la trame de tous les efforts en vue de dire absolument le Monde, dans le blanc silence d'une unique page où bruit leur polyphonie.

Pierre Macherey, Dialogue, 1996, p. 398-399

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Sehr gründlich zeichnet Boss die Einstellungen und Voraussetzungen der verschiedenen Denker nach und verfolgt vorbildlich ihre Gedankenrichtung, wobei er manche erhellenden Bezüge aufdeckt ; Belegstellen sind nicht angegeben, nur selten wird ein Absatz zitiert. Eine erste Gruppe solcher Vergleiche betrifft das 17. und 18. Jahrhundert, also Descartes, Hobbes, Spinoza, Leibniz, Hume ; eine zweite greift hinaus bis zu Nietzsche, J. Stuart Mill, H. Bergson und J.L. Austin. Unter den scheinbaren Gegensätzen treten tiefere Übereinstimmungen hervor, jedoch zeigt die Interpretation der Intentionen und Prämissen unter Umständen eine Problematik auf, die bis heute fortbesteht und zu weiterer Behandlung herausfordert.

(...)

Dieses wohldurchdachte une gehaltvolle Buch hilft in mehrfacher Hinsicht dem Verständnis der derzeitigen Welt- und Geisteslage nach, worauf ja letztlich alle philosophische Besinnung abzielt.

Hermann Riefstahl, Philosophischer Literaturanzeiger, 1998, p. 66-69

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La philosophie et son histoire

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Cet ouvrage, qui est muni d'une abondante bibliographie sur l'histoire de la philosophie, établie par Yvon Lafrance, est un très enrichissant apport, qui poursuit les travaux de Martial Gueroult, dans diverses directions, qui se confrontent et s'éclairent.

Pierre Trotignon, Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 1995/4, p. 516

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(...) Y. Lafrance renouvelle son plaidoyer pour une historiographie "scientifique" de l'histoire de la philosophie. (La position ne se comprend vraiment que si l'on tient compte de certains excès de la recherche anglo-saxonne.) (...) C. Panaccio, aux antipodes d'Y. Lafrance, défend la possibilité d'une histoire de la philosophie reposant sur "la séparabilité d'une thèse donnée de tout ce qu'elle n'implique pas logiquement" (p. 184) et "la commensurabilité intellectuelle des thèses philosophiques [du passé] avec les nôtres" (p. 188). Faire communiquer entre eux les génies philosophiques, autrement livrés au statut de monades sans portes ni fenêtres, telle serait, selon M. Malherbe, la tâche indispensable, et finalement, moins modeste que ne le suggère le ton faussement léger de l'article, du professeur-historien (p. 102 sq.). Mais la communication est-elle possible ? G. Boss montre inversement, dans un article stimulant, combien la "réduction" d'une pensée philosophique est une entreprise complexe, et, pense-t-il, finalement vouée à l'échec (p. 214 sq.) : à l'opposé de la thèse de la commensurabilité, l'A. défend une forme d'antisthénisme herméneutique (mon terme, par le sien) : chaque philosophe ayant son "logos" propre, aucune possibilité qu'ils se contredisent. S'il est bon que la contribution de G. Boss ferme le volume, parce qu'il nous fait pénétrer dans l'arrière-cuisine de l'historien de la philosophie, il est aussi satisfaisant qu'il s'ouvre sur le tableau que brosse P. Macherey. Quatre modèles possibles d'histoire de la philosophie sont distingués : 1) l'histoire-chronique des philosophes et des doctrines (dont les mérites sont reconnus par référence à un modèle original, celui de l'éclectisme, p. 21 sq.), 2) l'histoire de la philosophie "comme telle" (conçue selon le modèle hégélien, mais ouvert, pour faire place à une pluralité de développements téléologiques), 3) l'histoire du devenir des philosophies, qui fait de toute philosophie le lieu de réflexion et d'interprétation d'autres philosophies (il y a donc communication, p. 31, cf. p. 324), et 4) l'histoire de l'activité philosophique, conçue comme son "travail réel d'effectuation", dans des conditions historiques concrètes. P. Macherey suggère la complémentarité de ces quatre modèles (p. 44, cf. cependant p. 241), mais il est clair que son intérêt va plus particulièrement au dernier, au sein duquel se découvre ce qu'il propose d'appeler "le philosophique comme tel" (p. 37 sq.).

André Laks, Revue de Théologie et de Philosophie, 1996, p. 92-93

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Despite its modest exterior this collection of papers offers an amazing wealth of stimulating insights. The papers are followed by more than 100 pages of discussion and a very useful bibliography (24 pages) of studies in the history of philosophy.

Leo J. Elders, Review of Metaphysics, 1996

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This is a collection of interesting and often provocative papers given, for the most part, at a September 1993 conference in Québec. (...) The volume includes discussions of all the papers save that of André de Muralt. These "freely reconstituted" discussions are interesting and helpful, but with comments coming complete with footnotes, and with some of them running to five printed pages or more, it is possible that we are not being presented with spontaneous remarks from the floor.

(...)

In a short review, it is impossible even to mention interesting points from each of the papers in this collection. Let me conclude by saying simply that I found all the papers interesting (even those farthest away from my position on various historical and philosophical spectra), that the volume's editor has done a fine job (misprints are minor - Ree for Rée, for example - but a subject index would have been helpful), and that the bibliography (supplied by Yvon Lafrance) is an absolute goldmine of further reading.

J.J. MacIntosh, Dialogue, 1998, p. 200-202

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Introduction à la philosophie

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F. Brunner souligne la spécificité de la philosophie, réflexion sur la science, notamment sur la finalité de la science. Rationnelle et rigoureuse comme la science, la philosophie s'en distingue par deux caractères "qu'elle impose à la pensée questionnante : le redoublement et la radicalité" (p. 19). Elle cerne conceptuellement le mystère - présent au fond de tout - dans une figure intelligible à portée universelle. Comme l'esprit philosophique se forme surtout par une étude critique des doctrines successives, c'est-à-dire par l'histoire de la philosophie, l'auteur a construit son ouvrage de manière à approcher une vingtaine de philosophies représentatives (de Parménide à Locke), chacune d'elles permettant l'abord d'un thème traditionnel du philosopher. Ces doctrines sont situées dans leur époque philosophique et leur exposé est suivi d'un texte significatif et de l'analyse de celui-ci. Ainsi F. B. introduit-il à la fois à une lecture et à la réflexion qu'est la philosophie. On appréciera aussi la pertinence et la clarté des raccourcis historiques du penseur F. Brunner.

Jean-Marc Gabaude, Revue philosophique, 1996, p. 285-286

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(...) Fernand Brunner, qui était bien connu pour ses ouvrages (notamment sur Leibniz, Ibn Gabirol, Maître Eckhart), se révèle ici remarquable pédagogue et professeur rigoureux. Cette introduction à la philosophie l'est à la fois à quelques grandes pensées, des Présocratiques à Locke, et à la réflexion philosophique comme capacité de lecture et d'interprétation. La méthode est originale : initier au travail et à la culture philosophiques en évoquant l'essentiel de quelques grandes doctrines, proposant à chaque fois une présentation de l'auteur et des lignes de force de sa pensée, puis un extrait particulièrement bien choisi, suivi d'un commentaire situant, analysant, montrant les liens à la présentation introductrice, critiquant, signalant sources et influences.

Claude Droz, Revue de Théologie et de Philosophie, 1996, p. 291

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Brunner pointiert die philosophischen Konzeptionen durch interessante Akzente, einzelne dieser bemerkenswerten Streiflichter teilen wir kurz mit.

"Philosophie ist die Idee von der Totalität" (4, 22, 28, 30 f.) ; gemäss solcher höchsten Bewusstheit gibt eine Einführung auch Anlass zu ihrer Selbstbesinnung. In der Einleitung wird sie sowohl der Wissenschaft wie der Religion gegenübergestellt. Im letzten Jahrhundert bildete sie sich weithin zur Epistemologie aus ; sie kann sich jedoch nicht mit Wissenschafts-Theorie und -Methodologie bescheiden, vielmehr erweist sie ihre "Autonomie" (15), indem sie als "Wissen über das Wissen" und als Reflexion 2. Grades ausser nach dem Wahren auch nach dem Guten fragt, also nach dem Wert der Wissenschaft für die Kultur und grundsätzlich nach der Ganzheit des Menschenwesens (11 ff.). (...)

Die philosophie-Historie hat nicht in philologischer Manier die Pluralität der Positionen nur zu registrieren, sondern sie aufzunehmen (assumer), zu verarbeiten und inhaltlich sich mit ihnen auseinanderzusetzen, sie also kritisch zu rezipieren. Anders wie nach Th.S. Kuhns These von der Diskontinuität der Paradigmen lösen sich die Systeme nicht einfach ab, absorbieren sich nicht sukzessiv, vielmehr gehört zur Philosophie ihre eigene Geschichte wesentlich hinzu (29 f.). Die Progress-Illusion stammt aus dem einseitigen Hinblick auf die Wissenschaft ; gerade die Vielfalt der philosophischen Richtungen und Schulen erschliesst den ganzen Umfang des Menschenwesens. Weder Cousins Typologie noch Hegels totale Synthese der Systeme findet Brunners Zustimmung (32 ff.).

Hermann Riefstahl, Philosophischer Literaturanzeiger, 1997, p. 61-64

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Jeux de concepts

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Il y a depuis de nombreuses années des livres de philosophie ayant le jeu pour objet. Si ce thème a pu paraître incongru il y a un siècle, ce n'est certainement plus le cas aujourd'hui. Il est par contre plus surprenant d'imaginer un jeu philosophique. C'est pourtant bien ce que nous propose Gilbert Boss. Si la confrontation directe des notions de jeu et de philosophie est en quelque sorte évitée dans les ouvrages philosophiques portant sur le jeu, la confrontation et le paradoxe qu'installe le rapprochement des notions de jeu et de philosophie sont, au contraire, clairement assumés dans ce jeu philosophique. (...)

Mais ne me demandez surtout pas "et si c'était une philosophie ?", car je ne saurais quoi vous répondre. Non seulement il n'existe pas à ma connaissance une philosophie approchant, mais surtout le lien très étroit établi entre la forme et le contenu empêche totalement de parler du contenu en oubliant la forme sans renier cela même qui y est exposé. De plus, puisque chacun détermine son propre parcours philosophique, il est impensable que la philosophie que j'ai perçue de cette oeuvre soit la même que celle que vous y découvrirez. Donc, si vous souhaitez découvrir la philosophie de cette oeuvre philosophique peu commune, je ne peux que vous convier au jeu. J'ajouterai uniquement que je m'y suis vraiment beaucoup amusée.

Anne Staquet, Réseaux, Revue Interdisciplinaire de Philosophie Morale et Politique, 1999, p. 269 

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La fin de l'ordre économique

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Die Wirtschaft ist heute allmächtig und beherrscht das Leben der Gesellschaft. Da der Einzelne unmittelbar davon betroffen ist, hält der Verfasser sich für berechtigt, über die Prinzipien der Ökonomie auch als Laie (profane) und Bürger (citoyen) in der Demokratie sich eigene Gedanken zu machen, unabhängig von der angemaßten Autorität der Experten und Spezialisten. Für die Sozial-Sphäre ist die Wissenschaft nicht zuständig, erst recht nicht die Naturwissenschaft.

Boss analysiert mehr reflektierend als systematisch die anthropologischen Strukturen in der Wirtschaft.

Hermann Riefstahl, Philosophischer Litteraturanzeiger, 2001-1, p. 42

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La fin de l’ordre économique est sans doute un ouvrage « inclassable » tant il se présente sous une forme inhabituelle. En se fondant sur le titre, on s’attend à découvrir un essai de plus sur « l’horreur économique » mais dès qu’on ouvre le livre, on comprend que l’on s’est fourvoyé : aucune citation, aucune note de bas de page, pas de nom d’auteur, pas de chiffres ni d’exemples concrets, pas d’index ni de bibliographie ; on a l’impression de se trouver devant un roman.

En fait, il s’agit bien d’un essai, mais il est construit comme un long raisonnement philosophique sur les concepts qui structurent ce que Gilbert Boss appelle « la voix de l’économisme ». Ce qu’il s’agit de décortiquer, ce ne sont pas les théories savantes de l’économie, mais bien « l’opinion commune », celle que nous sommes tous capables de formuler : « Il ne s’agit donc pas de produire des idées claires dans quelque théorie accessible à une minorité mais de clarifier nos propres idées, que nous pouvons seules utiliser dans nos réflexions » (p. 10). C’est l’économisme qui se cache en chacun de nous que l’auteur veut débusquer et sur lesquels il souhaite nous amener à faire un retour réflexif.

(…)

On voit alors se dessiner la figure centrale de « l’ordre économique » : il construit une culture entièrement basée sur l’analogie avec le domaine de la « manipulation des choses » dans laquelle cette logique de manipulation s’étend aux idées, aux travailleurs, aux enfants, notamment. Toute forme de culture, toute autre conception du rapport entre les personnes ne peut dès lors être que résiduelle et subordonnée. (…)

La critique est classique, mais elle est amenée par un raisonnement qui ne l’est pas et débouche de même sur des solutions peu orthodoxes. En effet, Boss ne conteste pas le marché, qui constitue une tentative d’organiser harmonieusement la libre collaboration des hommes. Ce qu’il met en cause, ce sont les « fausses conceptions de la propriété » qui s’y sont développées. En particulier la propriété des idées, du travail et des enfants. Il ne s’agit donc pas d’évoluer vers une économie administrée mais vers une société de marché corrigée par des réformes (particulièrement) radicales. Ainsi, il livre trois pistes majeures.

(…)

« La fin de l’ordre économique » est un livre dans lequel on entre un peu à reculons, tant paraît aride au début l’absence de note, de référence, d’auteur, de citation. Et puis, peu à peu, on se prend au jeu et on comprend le bénéfice que l’on peut tirer de ce parti pris : impossible de laisser son esprit se reposer sur un « étiquetage » facile des concepts. On a devant soi des arguments qui n’ont d’autre caution que leur propre force et il faut donc bien s’astreindre à se demander si l’on est d’accord ou pas. On est donc contraint de raisonner avec l’auteur. Les influences, d’ailleurs se devinent : impossible de ne pas penser, parfois à Marx, parfois à Fourier, parfois à Walzer, parfois à Nozick et aux libertariens (implicitement au centre de la critique). Mais impossible également de laisser la pensée s’appuyer sur ces raccourcis pour éviter d’affronter le raisonnement.

Dès lors qu’on a pris le pli, la lecture devient passionnante : l’auteur suit, par moment, le fil d’une critique classique pour s’en écarter quand on s’y attend le moins. Dès lors on se demande sans cesse où est le prochain paradoxe ou le prochain piège.

(…)

Comment cette conception est-elle réconciliable avec la démocratie au sens fort ? La réponse n’est pas dans le livre. Et c’est sans doute ce qui manque le plus : une ligne de réflexion politique sur le devenir de nos sociétés. Ne pas s’inquiéter seulement de comment elles seront organisées mais de qui va exercer la souveraineté. Car si la démocratie est largement le produit de l’économisme, comment s’organisera, politiquement, la société d’après « l’ordre économique » ?

 Marc Jacquemain, Réseaux, Revue Interdisciplinaire de Philosophie Morale et Politique, no 91-93, 2001, p. 291-293

 

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Il devient ainsi nécessaire d'ouvrir un chantier permanent de la réflexion politique et éthique non dans un terrain vague aux frontières de la cité mais au centre même (p. 218). Un tel chantier se chargera d'élaborer de nouvelles conceptions éthiques compatibles avec notre désir de réaliser l'humanité dans la vie terrestre des individus. Au demeurant, il importe de ramener le marché à sa fonction normale d'échange de marchandises, et de rétribuer le travail intellectuel et artistique autrement que par les mécanismes habituels du marché. Car le domaine des idées échappe à la notion de propriété qui fonde l'échange. En définitive, Boss nous donne à faire et à espérer. En effet, pour lui, l'écroulement de l'ordre économique actuel est une chance, une occasion donnée à l'imagination, à la pensée, et en cela il est un appel à une nouvelle émancipation marquée par la prépondérance des idées et la participation de tous à des degrés divers. Ainsi pourra-t-on garantir à la science économique, jusqu'ici apprivoisée par les seuls experts, la légitimité dont elle a besoin pour son applicabilité populaire. On peut seulement se demander si la démocratie en tant que jeu majoritaire est applicable à la science.

Richard Ondh'i Toung, Revue de Théologie et de philosophie, no 134, 2002/1, p. 89

 

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La sculpture figurée des arcs romans de France

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A l'origine du choix de ce sujet s'impose la constatation que le décor des arcs a été trop souvent négligé par les historiens de l'art. Une classification préalable qui sert d'instrument de travail de base est présentée avant d'entrer dans le vif du sujet. Assez complexe, elle tient compte successivement de l'ornementation axiale des figures, de leur distribution sur la voussure, de l'organisation des fonds (...).

(...)

Fondée sur une documentation considérable, cette étude est très approfondie dans l'analyse de la structure et de la composition du décor des arcs. Elle fait apparaître, grâce à une observation attentive, une foule de détails significatifs qui échapperaient sans cela au regard de l'historien de l'art. En cela elle fait oeuvre utile et très novatrice (...) ce travail est considérable, bien documenté et mérite l'estime du lecteur cultivé et de l'historien de l'art.

Maylis Baylé, Cahiers de Civilisation Médiévale, 2004, p. 67-71 

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La morale et ses fables

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Anne Staquet est née à Liège, elle est jeune, elle parle plusieurs langues, elle a vécu en Italie et au Québec, elle a fait un tas de métiers, dont celui - actuel - d'enseignante aux universités de Mons et de Liège, elle a un doctorat de philosophie en poche, mais surtout, elle surprend par la liberté de sa pensée et de son style, les deux étant indissociables de par sa philosophie elle-même.

Son deuxième livre, La morale et ses fables, de l'éthique narrative à l'éthique de la souveraineté, est tout sauf un ennuyeux pensum. Si vous aimez les pas perdus, les sentiers peu battus, les labyrinthes, précipitez-vous dedans sans retard - attention ! même si cette phrase en a l'air, elle n'est pas une prescription -, et ne croyez pas qu'il faut être capable de jongler avec le jargon habituel pour cela. La seule qualité à mon avis requise est la fraîcheur et la capacité d'étonnement.

Annie Préaux, Réseaux, Revue Interdisciplinaire de Philosophie Morale et Politique, no 88-90, 2000, p. 204

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L'ouvrage est original, dans le fond comme dans la forme. Les visites initiales chez Alasdaire MacIntyre, P. Ricoeur et Peter Kemp sont savoureuses et impertinentes (S. y découvre le différend entre Ricoeur et Kemp au sujet de l'idée même d'une éthique narrative, concept étranger à Ricoeur) ; la comparaison entre Rorty et Bergson surprend et stimule ; l'apport de Georges Bataille est marquant ; le style passe de l'argumentation au récit et de la critique aux variations.

Denis Müller, Revue de Théologie et de Philosophie, vol 132, 2000, p. 283

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En fait, si Anne Staquet se préoccupe d'éthique narrative, c'est parce qu'elle cherche une éthique souveraine, c'est-à-dire non prescriptive et non métaphysique. Et, je vous le demande, comment imaginer une éthique qui ne peut être qu'une remise en cause de l'éthique ? Ne faut-il pas élaborer un système qui porte en lui la destruction de tout système ? Mais si je postule la destruction de tout système, ce système-là est lui aussi caduc, et je me retrouve avec un système métaphysique sur les bras. C'est bien la raison pour laquelle il faut le remettre en cause et comment remettre en cause ce genre de système, je vous le donne en mille ?... Il s'agit bel et bien d'une philosophie du mouvement perpétuel. En somme, l'éthique souveraine nous dit que la morale ne peut être atteinte et que "l'attitude éthique consiste justement à tout remettre en question sans fin".

Annie Préaux, "La philosophie du tourbillon", Le Mensuel Littéraire et Poétique, no 237, 2001/1, p.13

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Déroutant, voilà ce que l'on peut penser du livre d'Anne Staquet. D'abord par le style puisque l'ouvrage comporte des parties romancées, des dialogues, des saynettes qui lui donnent une allure hétéroclite tout à fait étonnante et qui ne manque pas de charme. Ensuite par le fond philosophique lui-même. La quête de l'auteur est celle d'une éthique qui ne soit pas prescriptive, qui ne commanderait pas nos comportements et, dans le même temps, qui sortirait clairement de la mouvance métaphysique.

Georges Chapouthier, Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 2001/3, p. 395

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Il est de ces livres qui nous glissent entre les doigts, échappent aux tentatives d'en rendre compte, ironisent sur le projet sérieux que nous avions d'en parler. La morale et ses fables d'Anne Staquet est de ceux-là. Tout d'abord parce qu'il refuse de conclure, et nous prive d'un résultat à pouvoir exposer. En second lieu parce qu'il brouille les cartes de son style oscillant entre roman, pièce de théâtre ou essai philosophique et nous emmène dans une odyssée déstabilisante à la poursuite d'une éthique non prescriptive qui finit par prendre les traits fuyants d'une éthique de la souveraineté. (...)

Loin des formes en usage dans les livres de philosophie, le narrateur devenu femme, déplace le problème, le fait tourner sur lui-même pour tenter non seulement de réfléchir sur la transgression, mais de l'incarner dans une écriture et une pensée qui coïncident. S'affirmant comme négatif du savoir, de la certitude et de la sécurité, l'éthique narrative se crée souveraine. Éthique de la crise, elle ne peut que faire perdre la tête à son héros, le séduire, l'égarer dans un chemin qui n'aboutit pas et s'amuse des détours. (...)

Balayant les notions habituellement associées à l'éthique, la responsabilité, l'utilité et l'effort qu'elle requiert, l'éthique qui s'élabore déconcerte les lecteurs attachés à trouver une réponse à leur question, voire même à tenter de refuser le mouvement de délittéralisation engagé. Amené à penser l'éthique sous le signe du plaisir contre le travail, le lecteur se trouve lui-même mis en jeu dans le mouvement qui l'emporte.

Florence Vinit, Dialogue, 2001, p. 636-637

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La morale et ses fables, by the Belgian philosopher Anne Staquet, is a difficult book to classify. Certainly, readers familiar with the vastly diverse ontological inquiries of another francophone thinker, Jean-Luc Nancy, or the work of Staquet’s compatriot, Luce Irigaray, will not find her book terribly disorienting. But this text is nevertheless extraordinarily multifaceted. Essentially an inquiry into the possibilities of a non-prescriptive ethics, La Morale et ses fables initially reads like a curious hybrid of a number of projects concerning narrativity, metaphysics, and a Bataille-inspired notion of sovereignty, all written as a philosophical drama complete with inventive dialogue, acts, scenes, and intermissions. But because of this complexity, the book’s form and diversity of topics ultimately seem to mirror ­ or rather to effect ­ Staquet’s covert thesis that a non-prescriptive ethics is possible only as creative activity. This is a theme she strikes in the very first pages when she wonders how to classify her own work. Is it a detective story? (...)

La Morale et ses fables is a lively book, and ought to be of interest to anyone concerned with the problems of a non-prescriptive ethics.

Jay Twomey, International Journal of Philosophical Studies, 2001/4, p. 558-559

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Le concept de fondement

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Reprenons donc, quitte à donner à penser que je n'ai pas compris ce texte. De quoi s'agit-il dans cet étonnant livre dont on sait que l'auteur n'est jamais parvenu à commencer ? Évidemment, de cela déjà : de l'impossibilité de commencer. Peut-être de mettre le pied sur un fond solide afin de partir. C'est à cette difficulté que se confronte l'auteur : où trouver ce fondement ? Le cherche-t-il chez Kierkegaard qu'il se rend compte que, lui aussi, a éprouvé cette difficulté. Le fondement se dérobant, c'est cette difficulté de commencer que nous fait éprouver l'auteur, non par une théorie, mais à travers une recherche dont on ne sait comment elle commence ni où elle conduit.

Anne Staquet, Réseaux, Revue Interdisciplinaire de Philosophie Morale et Politique, no 88-90, 2000, p. 198

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Peut-on écrire sur Kierkegaard comme on le ferait sur tout autre philosophe? (...)

Or il est impossible de passer sous silence une telle question lorsqu'il s'agit de Kierkegaard et c'est pour y avoir répondu d'une certaine manière que l'ouvrage de Jean-Guy Deschênes acquiert une forme si particulière, en rien conforme aux usages classiques du commentaire car se voulant en tout point « à la manière de Kierkegaard ». (...)

Le texte de Deschênes, et c’est évidemment sa caractéristique la plus « kierkegaardienne », n’aura pas été un exposé sur le concept de fondement, ni même, simplement une méditation autour du concept de fondement, mais l’expérience de ce concept. Le jeu du texte aura été cette expérience. Or, comme on l’aura compris, cette expérience est celle du sujet qui se réfléchit : c’est donc lui-même, Jean-Guy Deschênes, que le texte aura mis en scène. L’approche du concept de fondement ne pouvait se faire que par une fiction qui mît en scène le propre travail de compréhension de l’auteur. La réflexion philosophique s’est donc faite fiction (auto) biographique.

Vincent Delecroix, Revue de Synthèse,2003, p. 307-310

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Lectures philosophiques

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Ce volume réunit différents articles déjà publiés de Gilbert Boss sur Abélard, Descartes, Hobbes et Spinoza, écrits entre 1983 et 2002. Leur cohérence réside dans une même méthode, définie par l'auteur comme une "lecture philosophique" qui ne vise pas à "accroître la science, mais à entrer elle-même dans le jeu philosophique pour le continuer" (p. 5). L'auteur choisit effectivement de commenter et de discuter librement de grandes thématiques et des passages très connus des quatre penseurs envisagés. Il s'immerge dans les textes, débusque leurs contradictions apparentes, met en valeur les tensions philosophiquement fécondes. Il écarte par là d'ailleurs explicitement la discussion avec d'autres commentateurs, au profit de la seule confrontation avec les corpus de ces différents auteurs.

Marie-Frédérique Pellegrin, Revue Philosophique de la France et de l'étranger, no 1, 2007, p. 103-104

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Explorations et inventions - I

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Gilbert Boss est un penseur indépendant, auteur de nombreux ouvrages. Ces deux volumes réunissent des articles publiés entre 1979 et 2003. [...] Écrits dans un langage clair et sans apprêt, ils définissent ensemble une forme d'humanisme ouvert et critique, qu'il n'est pas aisé de résumer car souvent peint avec un pinceau large, mais qu'on peut rattacher à la tradition de la philosophie réflexive.

Pascal Engel, Revue Philosophique de la France et de l'étranger, no 2, 2008, p. 219

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Explorations et inventions - II

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[voir ci-dessus]

Pascal Engel, Revue Philosophique de la France et de l'étranger, no 2, 2008, p. 219

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